Broyer du noir / Voir tout en noir / Avoir des idées noires

Avoir des pensées tristes et sombres.
Être triste, mélancolique.
Avoir le cafard.

L’expression “broyer du noir” rappelle le monde des arts plastiques d’antan où les peintres créaient leurs propres couleurs en broyant diverses matières. Les pigments, ainsi obtenus, étaient des recettes jalousement gardées par leurs créateurs; le noir pouvait ainsi se constituer d’ivoire ou d’os brûlé, de charbon, de lie etc.

D’autre part, comme le dit Louis-Marius-Eugène dans le tome II de son Dictionnaire de locutions proverbiales édité en 1899, Le noir, qui est la couleur du deuil, rappelle l’idée lugubre de la nuit éternelle, exprime la tristesse et la douleur.

Cependant comment est-on passer de la peinture au cerveau? car, enfin, cette locution signifie actuellement “avoir des idées noires”, “être d’humeur mélancolique” en bref, “ne pas voir la vie en rose!

Gilles Henry explique, dans le Petit dictionnaire des expressions nées de l’histoire, qu’après l’art, la médecine s’est accaparé cette expression dès le XVIIIe siècle. En effet, en 1771, “broyer du noir” signifiait “digérer” puisqu’à cette époque on pensait que l’estomac écrasait les aliments à la manière d’une meule. La croyance, erronée, de l’Antiquité certifiait que les accès de mélancolie étaient provoqués par la sécrétion de la bile noire lors de la digestion (d’où l’expression “se faire de la bile” qui signifie “être contrarié”, “se faire du soucis”). C’est au XIXe siècle que l’expression “broyer du noir” acquiert son sens actuel, “se laisser aller à des idées tristes”, en faisant, ainsi, référence au cerveau.

Notons:

  • qu’en 1808, “être d’humeur triste et mélancolique” se dit avec les expressions “Être dans son noir” et “il voit tout en noir” comme l’exprime V.d’Hautel dans le Dictionnaire du Bas Langage:

Être dans son noir: Pour, être taciturne, et dans son jour de mauvaise humeur.
Il voit tout en noir: Se dit de quelqu’un qui ne voit que le mauvais côté d’une affaire, ou qui prévoit des événements tristes et fâcheux.

V.d’Hautel, “Dictionnaire du bas langage”, 1808

  • que l’on retrouve la locution, sous sa forme et sa signification actuelles, en 1862, dans Les excentricités du langage de Lorédan Larchey:

Broyer du noir: s’abandonner à une mélancolie toujours croissante. “J’ai broyé assez de noir depuis huit jours”. E. Augier.”

  • que cette locution existe aussi dans le langage populaire de l’époque mais désigne directement la personne dépressive et non ses tristes pensées:

Broyeur de noir en chambre, s.m. écrivain mélancolique; Personne qui se suicide à domicile.

Delvau, “Dictionnaire de la langue verte”, 1867

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